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Partager la Terre : gérer ensemble les communs

 

| Jean-Baptiste Boyssou, Fellow de l’Institut Open Diplomacy

20 novembre 2020

Lors de la journée consacrée au thème « Partager la Terre » des Rencontres du Développement Durable, Virginie Salmen, journaliste d’Europe, 1 a modéré une table-ronde intitulée « Partager la Terre, gérons les commun » qui a rassemblé Damien Navizet, Chef de la Division Changement Climatique de l'Agence Française de Développement, Denis Pesche, Sociologue et Directeur de l’unité mixte de recherche « Acteurs, Ressources et Territoires dans le Développement » du Cirad, Claire Pitollat, Députée et Présidente du groupe d’étude de l’Assemblée nationale sur la qualité de l’air, Sébastien Treyer, Directeur général de l’IDDRI, Karina von Schuckmann, Océanographe de Mercator Océan international et Auteure principale du GIEC et Yann Wehrling, Ambassadeur délégué à l’Environnement.

La terre qui nous supporte, l’eau sur laquelle nous naviguons, l’air que nous respirons : tout ceci nous semble si facilement disponible que nous en oublions que ces objets ne nous appartiennent pas. Ils ne nous appartiennent pas personnellement, car ils appartiennent à tout le monde. Et c’est précisément cela qui les met en danger. Après tout, quel enfant souhaite spontanément ranger une pièce qui n’est pas sa chambre ? De la même façon, il est très difficile pour l’Homme de mettre en place des mécanismes de protection pour ces possessions presque éthérées qui ne lui ont jamais rien coûté. Alors que la qualité de l’air se dégrade dans toutes les métropoles mondiales, que les océans ne cessent de s’acidifier et que les sols se désertifient, il serait temps de penser à ranger notre chambre.

Des communs mis en avant-scène par la pandémie

Les communs, possédés par l’ensemble de l’humanité, apparaissent particulièrement difficiles à appréhender. Alors que la gestion de ces derniers est aujourd’hui au cœur du débat, du fait de la pandémie du nouveau coronavirus, Denis Pesche, sociologue, n’hésite pas à mettre en avant « une sorte de pléonasme dans la notion de gestion des communs ». Selon la définition sociologique consacrée, un « commun » est destiné à être géré comme ressource, comme communauté de personne ou comme système de gouvernance.

Plusieurs piliers de ces communs permettent de les rassembler sous des bannières bien distinctes, comme le souligne Karina von Schuckmann. Elle parle des “trois piliers des communs” que sont l’environnement, la société et l’économie. Piliers asymétriques, étant donné que l’environnement porte les autres. Karina von Schuckmann rappelle que les océans sont le réservoir de dioxygène, de biodiversité et même de 96 % de l’eau douce de la planète. Difficile alors pour la société et son économie - création de l’homme - de pouvoir se constituer en bipède des communs, dans le cas de l’océan par la pêche, l’aquaculture ou le tourisme.

Les communs, qui constituent en majorité la nature avec laquelle nous interagissons, se sont trouvés récemment sous le feu des projecteurs. La provenance supposée en tant que zoonose du Sars-Cov-2 ; la flagrante évolution de la qualité de notre air en métropole s’améliorant en temps de confinement, en sont des marqueurs forts.

Pour Yann Wehrling, Ambassadeur délégué à l’Environnement, « la crise pandémique éclaire d’un nouveau jour l’interdépendance mondiale ». La tentation du « repli sur soi » - le débat sur l'intérêt d'une relocalisation massive a émergé ces derniers mois - peut être un danger pour ces fameux communs. Aucune puissance mondiale, aucun ensemble régional ne semble aujourd’hui vouloir exacerber sa dépendance multilatérale, spécifiquement pour ce qui concerne les denrées primaires comme les médicaments ou l’alimentation. Les communs sont alors les premières victimes potentielles d’une situation d’urgence comme celle que nous vivons. Alors que les océans, illustration même du bien commun, sont res nullius en haute-mer depuis la conférence de Rio en 1992, comme le rappelle le directeur de l’IDDRI Sébastien Treyer, notre réactivité vis-à-vis du péril auquel ils font face sera-t-elle suffisante et à la hauteur ?

Une protection nécessaire face à l’impact anthropique

Sur le même exemple, Karina von Schuckmann enfonce le clou : « pour exploiter les océans, il faut leur appliquer une protection ». Cette protection, désirable et inévitable, ne pourra que venir de l’Homme, lui qui exerce une pression constante sur ces communs, que ce soit par l’appauvrissement des sols cultivés ou la pêche intensive, destructrice de biodiversité.

De plus, cet impact anthropique que nous avons sur les communs n’est pas sans conséquences pour notre propre santé. Claire Pitollat, députée et présidente du groupe d’étude de l’Assemblée Nationale sur la qualité de l’air, qu’elle aime à appeler « le premier des communs », tire la sonnette d’alarme. L’impact physiologique d’un air de mauvaise qualité est documenté et parfaitement connu : « nous sommes nous-mêmes une source de pollution », résume l’élue. Alors que le confinement a permis d’éviter plus de 11 000 morts par mois du fait de l’amélioration ponctuelle de la qualité de l’air, les communs se rappellent à nous comme objet d’une attention et d’une protection nécessaires.

A ce titre, l’action des organisations est cruciale pour la bonne gestion de nos communs, si importants et pourtant si souvent délaissés. Damien Navizet, de l’Agence Française du Développement - AFD, nous rappelle l'importance d'agir de manière déterminée et surtout urgente. L'Homme doit pouvoir intervenir et s'adapter, au vu des changements déjà engendrés par le dérèglement climatique. Une politique d’adaptation est d’ailleurs « au cœur de l’action de l’AFD » : à titre d’exemple, les grandes variations de pluviométrie en métropole doivent conduire à des débats urbanistes sur la gestion de l’eau et l’impact des crues qui en résultent. Les communs, à l’impact exacerbé par la crise climatique, ne nous sembleront plus si communs lorsqu’il ne sera plus possible de courir en ville sans quinte de toux ou de nager dans l’océan sans réaction dermatologique aiguë.

Yann Wehrling, à ce titre, appelle avant tout à « écouter la science ». Les outils de compréhension et d’appréhension des mécanismes à l'œuvre doivent être au cœur de notre démarche. Nous devons être « moins dans l’agressivité et la prédation [...] afin de coexister avec le monde sauvage [...] qui a autant un droit de vie sur Terre que nous ».

Multilatéralisme et multiplication des acteurs : un équilibre précaire pour les communs

Encore faut-il pour cela « souligner la dimension politique des communs », comme le dit Denis Pesche. Le sociologue prône l’émergence d’un « secteur des communs », afin que nous puissions prendre nos responsabilités collectives… collectivement ! Dans cette optique, réfléchir à des frontières plus pertinentes entre domaines - hors de la dichotomie public/privé souvent trop présente - semble clé. L’économie sociale et solidaire - ESS est à ce titre un parfait exemple, et « produit du bien commun ».

Sébastien Treyer rappelle que dans cette optique, et ceci est encore plus vrai à l’échelle internationale, le levier d’action principal est bien la « pression entre les pairs ». Les tensions structurelles géopolitiques sont en opposition complète avec la fragilité latente de notre environnement. Les négociations internationales pour la mise en place de mécanismes de protection des communs, outils clés de notre passage à l’action, sont donc encore plus ardues aujourd’hui, alors qu’elles sont cruciales… « Il faut une compréhension sans indulgence et naïveté » pour ces échanges multilatéraux, martèle sans concession le Directeur de l’IDDRI, « le sens de l’Histoire est un sens de transformation de nos économies ». Là où la crise actuelle invite avec fourberie à revoir nos priorités, céder à la tentation de délaissement de nos communs serait fatal pour nous, à court comme à long terme.

Cependant, des signes d’espoir sont là. La Chine a annoncé cette année à la tribune des Nations Unies sa ferme intention d’atteindre la neutralité carbone en 2060 - 10 ans après la limite fixée en la France. De notre côté, nous nous voulons également moteur de régulations internationales sur la gestion des communs, comme « sur la question européenne des perturbateurs endocriniens », rappelle Mme Pitollat.

Ces communs, aussi insaisissables que présents, nécessitent plus que jamais notre attention et notre protection. Entreprises privées, organismes internationaux, gouvernements et simples citoyens… Nous avons tous notre rôle à jouer, afin que, comme le souligne Yann Wehrling, nous puissions « redécouvrir les bénéfices d’une biodiversité vivante ».